Toilettes sur les chantiers de la construction : pas d'égalité pour les « petits besoins »
La plupart des gens prennent pour une évidence de pouvoir aller à la toilette durant leur journée de travail. Après tout, faire ses « petits besoins » est un acte naturel. Pourtant, certains emplois ne répondent pas à cette « évidence », ce qui soulève du même coup des enjeux de « potty parity » (parité aux toilettes), pour reprendre l'expression anglo-saxonne. C'est le cas du secteur de la construction.
La disponibilité de toilettes sur les chantiers de construction n'est pas donnée d'avance. Il a en effet fallu attendre 1981 pour que la présence de « cabinets d'aisance » soit rendue obligatoire en vertu du Code de sécurité pour les travaux de construction de la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Dès lors, il faut marquer un point : aller à la toilette au travail ne relève pas du luxe. Il s'agit d'un droit en matière de santé et sécurité du travail. Ne pas avoir accès à des toilettes force des personnes à se retenir d'uriner ou d'aller à la selle, ce qui peut entraîner des infections, mais aussi des calculs rénaux, des hémorroïdes, des occlusions intestinales, etc. Des individus limitent aussi, à titre « préventif », leur consommation d'eau (en dépit de la chaleur des journées et de l'effort physique consacré), ce qui les expose à la déshydratation. Enfin, ne pas suffisamment changer de protection menstruelle peut mener au syndrome du choc toxique.
Quant aux toilettes chimiques, difficile de les considérer comme une solution appréciable. Glaciales en hiver, suffocantes en été, insuffisamment aérées et bien souvent malpropres et malodorantes, on s'y réfugiera donc en dernier recours seulement. Impossible par ailleurs de s'y laver les mains, ce qui en fait de véritables nids à germes. En bref, en matière de santé et sécurité, on repassera.
C'est pour cette raison que des modifications réglementaires apportées en 2015 obligent désormais les employeurs à fournir des toilettes « à chasse » (raccordées à un système d'aqueduc ou d'égout ou dotées d'un réservoir à déchet) et pourvues d'un lavabo alimenté d'eau courante, dès que 25 travailleur·euses occupent un chantier de manière simultanée. Voilà plusieurs années que les syndicats revendiquaient de telles installations, allant même jusqu'à hisser, à l'aide de grues, des toilettes bleues dans les airs sur le chantier du CHUM en 2012 afin d'attirer l'attention publique [1].
Ça fait chier !
Pourtant, la présence de toilettes conformes sur un chantier de construction continue à être perçue, au pire, comme facultative, ou au mieux, comme une gracieuseté. C'est particulièrement le cas des petits chantiers, notamment dans le secteur résidentiel. Vu le nombre restreint d'ouvrier·ères en place, la courte durée des travaux et les contraintes d'espace, la mise en place d'infrastructures sanitaires peut vite paraître superflue en raison des coûts et défis logistiques qui en découlent. On incitera alors les travailleur·euses à se tourner vers les commerces environnants (qui ne sont pas toujours si environnants, ni toujours ouverts à l'idée), à pratiquer le « pipi sauvage » ou encore à se rabattre sur des installations de fortune, tel un bucket de peinture vide dans un placard.
Quant aux chantiers de plus grande importance, ces derniers ne sont pas pour autant en reste. Des toilettes trop éloignées en raison de la superficie du chantier ou du nombre d'étages à parcourir, en nombre insuffisant, mal entretenues ou carrément non conformes font aussi partie du lot d'irritants auquel sont susceptibles d'être confronté·es les travailleur·euses. Les chantiers du pont Champlain [2], de l'échangeur Turcot [3], du REM [4] – des travaux dont le gouvernement est d'ailleurs le donneur d'ouvrage –, ont tous fait les manchettes à ce sujet.
Pour un accès équitable
Plus de 96 % des travailleur·euses de la construction sont des hommes. Il est vrai que leur passage au cabinet est généralement plus rapide que celui des femmes, sans oublier qu'uriner en public est socialement plus accepté pour eux. Doit-on conclure que les hommes s'accommodent bien des « incommodités » sanitaires ? Bien sûr que non. Mais, force est de constater que l'absence persistante de toilettes accessibles, propres, confortables et pourvues de l'ensemble des commodités requises (barrure de porte, papier de toilette, lavabo et savon pour se laver les mains) soulève des enjeux particuliers pour les femmes qui travaillent dans l'industrie de la construction. Comme le rapporte une étude produite par Action travail des femmes (ATF) [5] publiée en 2023, les travailleuses de la construction sont sujettes à différentes formes de discrimination qui nuisent à leur intégration et à leur rétention dans le secteur. L'accès incertain et inégal aux installations sanitaires sur les chantiers en fait partie. Selon le rapport de l'étude, plusieurs des travailleuses rencontrées déplorent ne pas se sentir en sécurité, voire déshumanisées par la forme ou l'état des installations qui leur sont parfois fournies. Elles redoutent également les difficultés liées à la gestion de leurs protections menstruelles souillées et à la fréquence de leurs changements, vu le stigmate qui entoure encore la question des règles.
La problématique des toilettes sur les chantiers de construction perdure en raison de sa banalisation, mais aussi parce que l'exercice des droits du travail est particulièrement difficile dans l'industrie de la construction. En l'absence de sécurité d'emploi, exiger des toilettes, comme n'importe quel droit en fait, c'est potentiellement « faire chier » (sans mauvais jeu de mots) son boss, et s'exposer au risque du prochain slack. C'est un risque que tous·tes ne sont pas prêt·es à prendre, et surtout pas seul·es. Les travailleuses qui « osent » en faire la demande s'exposent ainsi à des risques de représailles d'autant plus grands vu leur nombre infime sur les chantiers. Tout compte fait, c'est comme s'il en revenait à elles de s'adapter au milieu, et non l'inverse.
Certes, garantir l'accès à des toilettes qui permettent aux travailleur·euses de faire leurs « petits besoins » au propre et au chaud et de s'y laver les mains suppose des coûts et des efforts logistiques pour les employeurs. Pour autant, il est d'un non-sens que le droit à des installations sanitaires conformes sur les chantiers de construction soit traité comme une variable d'ajustement. Il en va de considérations de dignité, de santé et sécurité et d'égalité.
[1] Lise Millet, « Construction : des travailleurs suspendent des toilettes pour protester », La Presse, 7 décembre 2012. En ligne : www.lapresse.ca/actualites/grand-montreal/201212/06/01-4601541-construction-des-travailleurs-suspendent-des-toilettes-pour-protester.php
[2] La Presse canadienne, « La CNESST exige des toilettes propres pour les travailleurs du pont Champlain », Radio-Canada, 24 novembre 2018. En ligne : ici.radio-canada.ca/nouvelle/1137895/pont-champlain-construction-toilettes-cnesst
[3] Lia Lévesque, « Toilettes au chantier de construction : les syndicats gagnent leur cause », L'actualité, 7 mai 2019. En ligne : lactualite.com/actualites/toilettes-au-chantier-de-construction-les-syndicats-gagnent-leur-cause/
[4] Geneviève Lajoie, « Règles sanitaires : au moins 100 ouvriers du REM refusent de travailler », Journal de Québec, 17 mars 2020. En ligne : www.journaldequebec.com/2020/03/17/regles-sanitaires-100-ouvriers-du-rem-refusent-de-travailler
[5] Laurence Hamel-Roy, Élise Dumont-Lagacé et Sophie Paganardi. Maintien et stabilisation des travailleuses de la construction au Québec : une industrie à la croisée des chemins. Action travail des femmes (ATF), 2023.
Laurence Hamel-Roy est candidate au doctorat à l'Université Concordia. L'autrice remercie Élise Dumont-Lagacé pour sa relecture attentive ainsi que ses suggestions qui ont permis d'améliorer ce texte.
Illustration : Em Saulnier-Leclerc